La réalisatrice lesbienne a reçu un Teddy Award d'honneur récompensant l'ensemble de sa filmographie lors de la 76ème édition du Festival du film de Berlin en février dernier.
L
orsqu'elle monte sur la scène de la Volksbühne, ce vénérable théâtre de Berlin-Est aux murs habillés de bois vernis (pour l'anecdote, il sert de décor au film allemand sur la Stasi La vie des autres), Céline Sciamma a l'air émue. Elle reçoit un Teddy Award d'honneur des mains de Tricia Tuttle, la directrice de la Berlinale, lesbienne elle aussi.
Le Teddy, c'est ce prix qui récompense les films queers du Festival du film de Berlin depuis 40 ans – et qui a notamment inspiré la Queer Palm à Cannes. Contrairement à l'Ours d'or, le prix officiel de la Berlinale, le Teddy ressemble à un ours en peluche un peu pataud (dessiné par l'auteur de BD gay Ralf König), posé sur un pavé Berlinois. Céline Sciamma tient son ourson à deux mains, dépose un baiser sur sa tête dans un geste tendre : « c'est comme avoir un deuxième chat », glisse-t-elle en souriant.
Car il s'agit du deuxième Teddy qu'elle reçoit. Le premier, c'était il a quinze ans pour Tomboy, son magnifique film sur la transidentité d'un enfant, qui avait raflé le Teddy du meilleur film queer de la Berlinale en 2011. Sciamma est revenue avec ce film au festival cette année, qui était à l'affiche d'une rétrospective sur les 40 ans du Teddy Award. Elle a présenté Tomboy au public de la Berlinale dans une version légèrement remaniée, comme elle l'a expliqué lors de la séance quelques jours plus tôt – sans toutefois préciser quelles scènes avaient été modifiées au montage.
Lors de son discours, la réalisatrice a dit vouloir « parler de cinéma » : « je dirais que la première question à se poser est toujours: qu'est-ce que peut faire le cinéma? C'est ce à quoi j'aime réfléchir, c'est ce qui me guide quand je pense aux films à faire dans le futur et quand je réfléchis au pouvoir de ce langage qu'est le cinéma, et à sa responsabilité ». Céline Sciamma a ensuite évoqué l'état préoccupant du monde actuel, à feu et à sang, arguant que « de nos jours, les caméras les plus importantes se trouvent en Palestine ». Cette affirmation a déclenché un tonnerre d'applaudissements dans la salle, dans un contexte politique très tendu où il est reproché à l'équipe de la Berlinale de refuser de prendre position en faveur de la Palestine.
Céline Sciamma a nommé d'autres endroits du monde où se trouvent « ces caméras les plus importantes », mais ses mots ont été couverts par l'enthousiasme du public. Elle a achevé son énumération par Minneapolis, une référence aux violences commises récemment par l'immonde police ICE sur un Vénézuélien. « Les caméras les plus importantes sont entre les mains de celleux qui résistent, protestent, tiennent bon, témoignent. Elles sont entre les mains des opprimé.e.s. »
Élan utopique
Plus loin Sciamma pointe un cinéma né avec le capitalisme et l'industrialisation, « qui lutte sans cesse contre la disparition de son modèle économique ». Un état de fait qui selon elle « empêche le cinéma de s'explorer lui-même ». Elle cite l'écrivaine amércaine Ursula Le Guin : « je pense que des temps difficiles s'annoncent, où nous aurons besoin de la voix d'écrivain.e.s (…) capables de voir au-delà de notre société paralysée par la peur et ses technologies obsessionnelles, pour imaginer d'autres façons d'être ».
Puis Sciamma évoque l'impact du cinéma, et précisément celui du cinéma queer : « il y a quinze ans, Tomboy a été projeté ici pour la première fois et depuis, d'innombrables jeunes m'ont dit à quel point ce film les avait aidés à vivre leur vie ». Elle conclue son intervention avec un élan utopique qui enchante le public, déclenchant cris enthousiastes et applaudissements : « si une scène de baiser peut changer votre monde ou votre perception de vous-même, pourquoi ne pas expérimenter une société anarchiste queer ? Un monde qui ne repose pas sur les liens du sang ? Pourquoi ne pas expérimenter une rébellion réussie, un monde où le genre n'existerait pas ? »
