En quelques années, le chemsex s’est fait une place dans nos vies ou celles de nos proches. Les garçons que nous avons rencontrés ont traversé des moments difficiles, aujourd’hui derrière eux.
« J’ai commencé le chemsex il y a 10 ans. J’ai expérimenté différentes choses, et j’ai découvert un système, avec ses codes…» Karim, 38 ans, employé de la fonction publique, est loin d’être un cas isolé. Apparue au début des années 2010, cette pratique qui associe consommation de substances psychoactives et activité sexuelle concernerait aujourd’hui 13 à 14% des hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes (HSH), selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT).
Parmi les produits les plus utilisés, les cathinones de synthèse. Recherchées pour augmenter l'empathie, la sociabilité, la confiance en soi et l’excitation sexuelle, ces molécules sont extrêmement addictives – les effets, de courte durée, et les descentes compliquées favorisent en effet le craving (envie irrépressible de consommer de nouveau). Elles ont également pour conséquence de supprimer la faim et la soif, ce qui peut s’avérer dangereux lorsqu’elles sont prises plusieurs jours d’affilée.
Malgré les dangers, réels, qu’il comporte, le chemsex n’est pas une fatalité, et beaucoup de garçons parviennent à contrôler leur consommation, ou à la stopper. Avec du temps, et l’accompagnement adéquat, ceux que nous avons rencontrés ont repris la main sur leur sexualité, et sur leur vie.
De la prise en couple à la consommation solitaire
« On s'est rencontrés en octobre 2022, raconte Loïc, 35 ans, chargé de clientèle. Il m'avait dit qu'il en avait déjà pris un peu à une soirée. Je ne connaissais pas du tout la 3MMC, mais comme j'avais déjà testé des drogues et que je n'étais jamais devenu addict, j'y suis allé les yeux fermés, sans même me renseigner. »
Même chose pour Clément, chargé de ressources humaines de 43 ans : « on était en vacances, et mon mec m’a proposé de faire un plan à plusieurs, sous chems. J’aime bien prendre des risques, tester des choses, et je voyais le côté fun. La soirée qu’on a passée était plutôt cool, et on a continué quand on est rentré à Paris ». D’une pratique occasionnelle, tous les trois ou quatre mois, ils vont passer à une consommation beaucoup plus régulière. « À la fin, on consommait tous les vendredis en rentrant du boulot, jusqu'au dimanche soir, lundi matin, reprend Clément. Je pense que c'était une fuite en avant pour ne pas voir que notre couple ne fonctionnait plus. » Après leur séparation, sa consommation ne va cesser d’augmenter : « une amie m’a prêté un appart. J’étais seul, de nouveau célibataire… J’ai consommé quasiment tous les week-ends, puis en semaine. Il m'est arrivé d’aller en réunion totalement défoncé car je sortais d’une session chemsex ».
Après sa rupture, Loïc a lui aussi dû affronter la solitude. « Quand on s'est séparés une première fois, comme je ne suis pas de Paris, je me suis senti très seul, explique le jeune homme dont la relation, avec ses hauts et ses bas, a beaucoup joué sur ses rechutes. La seule ressource que j'ai trouvée, c'était la 3MMC. Ça me rendait joyeux, parce que c'est ce que ça fait au début en fait… J’ai donc commencé à en prendre de façon quasi quotidienne. »
Dans son cas, le chemsex est également venu répondre à certains complexes, failles dans l’estime de soi : « je suis un ancien gros. Et mon ex a réveillé un manque de confiance en moi en critiquant mon physique. Il faut savoir que durant un plan chems, on te fait des compliments, et des mecs à qui tu n'aurais jamais pensé plaire te disent que tu es beau, etc. C'est hyper gratifiant. Sauf qu'en fait, c'est pas réel, et dans la vie de tous les jours, ces gens-là tu ne les fréquentes pas ».
« Dans un premier temps, je suis senti un peu galvanisé, abonde Karim, qui décrit les mêmes mécanismes. On est assez valorisé, on se sent désiré, parce que les substances utilisées dans le chemsex sont très empathogènes. Mais ensuite tu te rends compte qu’il ne reste pas grand chose. Les gens rentrent chez eux, et ils sont de nouveau seuls. »
Pour Marc Frémondière, infirmier et cadre de santé au centre de santé sexuelle Le 190, à Paris, la solitude est un trait commun aux chemsexeurs : « le covid a aggravé cette problématique. L’historique de vide social joue beaucoup dans notre capacité à aller mieux, et c’est évidemment plus compliqué de revenir dans quelque chose de positif quand on est isolé ».
Le Spot, Chemspause, Le 190…
C’est une nouvelle relation qui a donné à Loïc la force de réduire sa consommation de 3MMC et de chercher un accompagnement. « L’année dernière, j'ai rencontré un garçon qui habite Bordeaux. Je me suis dit que c'était peut-être le moment de voir si je pouvais passer une soirée sans chems. Je n’ai rien pris du week-end, et je me suis régalé. On oublie vite qu’on peut s’amuser sans drogue. À partir de là, j’ai pris la décision de tout faire pour arrêter. »
Il pousse alors la porte de l’association Chemspause, à Paris, et participe aux groupes de parole. « C'est la première fois que je m'exprimais autant sur ce sujet. J'ai pu parler de tout ce qui m'avait fait mal ces deux dernières années. »
La première fois qu’en a parlé Clément, c’était à l'hôpital Saint-Louis, lors de sa consultation PrEP. Depuis 2023, il est suivi au Spot Beaumarchais [centre communautaire de santé sexuelle], à Paris. Mais le déclic est venu plus tard, après une expérience difficile. « En juin, durant un plan, j'ai laissé les mecs seuls chez moi et j’ai appelé mon psychiatre. Je lui ai expliqué que ça faisait quatre jours que je faisais du chemsex, que je devais quitter Paris et qu’il me fallait un arrêt de travail. Ensuite je suis rentré, et à la fin on n’était plus que deux. J’ai fait un G-hole, et lui aussi. Je me suis réveillé devant les chiottes. C’est la première fois que j’ai eu très, très peur. »
« Pour moi, le déclic, ça a été mon passage au slam, raconte Karim. Au début c’était très occasionnel, puis c’est devenu plus régulier. On se retrouvait entre slammeurs, mais ça n’a pas duré très longtemps, car à partir du moment où cette frontière a été franchie, j’ai vite évacué autrui, évacué le sexe du chemsex. Je slamais seul chez moi. »
À cette époque, il lui arrive aussi de prendre de la kétamine au travail, pour tenir. Les lignes se brouillent, et les drogues prennent de plus en plus de place dans son quotidien. « J’ai poussé la porte du Csapa [Centre de soins, d'accompagnement et de prévention en addictologie] le plus proche de chez moi, puis j’ai été hospitalisé à l'hôpital Bichat, en addictologie généraliste. Ensuite je suis allé à Marmottan [ce centre médical propose une prise en charge spécialisée pour les consommateurs de drogues de synthèse], au début pour des rendez-vous en journée puis pour une hospitalisation, qui peut potentiellement être encore d’actu. »
À chacun sa façon d’aller mieux
Aujourd’hui, Loïc travaille avec sa psy sur la dépendance affective, et sa façon de gérer la solitude. Il a un nouveau petit ami, avec qui il consomme de manière occasionnelle : « j’ai été clair, je ne veux pas que ça devienne systématique, parce que je veux pas retomber là-dedans. Pour lui, ça reste festif et c'est très bien. Il faut qu'on puisse s'arrêter ».
Accompagnateur communautaire au Spot Beaumarchais, Tim Madesclaire suit chaque année des dizaines de chemsexeurs : « à partir du moment où quelqu'un reprend la main sur ce qu'il fait, c'est-à-dire qu’il constate, même petitement, qu’il ne retombe pas dans la répétition compulsive dans laquelle il était tombé, alors on peut dire, effectivement, qu'il commence à aller mieux ».
Pour ne pas être tenté, Clément, de son côté, évite certaines soirées, établissements sexuels, voire certaines personnes rencontrées sur les applis. « J'ai retrouvé mes potes. Avant, la priorité, c'était de consommer. La Pride, la Fête de la musique, les week-ends… En fait, j'annulais tout. » Lui aussi a pris du recul sur son expérience du chemsex : « ce qui est perturbant, c'est de repasser devant certains lieux qui me rappellent cette époque. J'essayais de trouver des endroits isolés pour continuer de consommer en sortant de soirée… Je finissais par prendre des produits tout seul, sans sexe…»
Une consommation sécure, choisie
Si Clément ne prend aujourd’hui plus aucun produit, d’autres voies sont possibles qui ne doivent pas être considérées comme des échecs. « Au 190, notre vision ce n'est pas forcément de prôner l'abstinence complète, mais plutôt une consommation sécure, choisie... avec tous les éléments de RDR (réduction des risques) qu'on peut donner », explique Marc Frémondière. Une vision que partage Tim Madesclaire : « c'est vrai qu'on ne va pas forcément chercher le sevrage absolu, mais plutôt faire en sorte que les personnes ne se fassent pas de mal, ne se blessent pas, n'arrêtent pas le travail, ne se désociabilisent pas, etc. Ce qu’on veut, c'est que les mecs voient des gens et s'intéressent à autre chose que la drogue ».
Aujourd’hui, Karim va lui aussi de l’avant, et pose un regard lucide sur ces dernières années, et là où il en est à présent : « Concernant l’addiction, c’est toujours compliqué. Mais j’en sors aussi. Finalement, un des bons côtés de la seringue, c’est que tu ne vois plus d'intérêt au reste. Mais tu peux en avoir fait le tour. Aujourd’hui je ne me vois pas me repiquer. J’en ai tellement chié. Je suis tellement écœuré… »
Mais il reste malgré tout au trentenaire un vide à combler : « je suis dans une grande ville, dans un appartement, tout seul… Je pense que j’étais malade de la solitude. Le projet, c’est donc de me remettre en forme, de trouver quelqu’un, d’établir de nouvelles relations, différemment… Pendant deux ans, j’ai été isolé avec la drogue. Là, j’y vais step by step. Je sais qu’il n’y aura pas de vrai retour en arrière, mais je suis content de là où j’en suis ».
Pour en arriver là, chacun a trouvé le courage de pousser la porte d’une structure dans un moment critique. Mais il est possible, et souhaitable, de le faire avant, ainsi que l’explique Tim Madesclaire : « idéalement, dans mon esprit, dès que tu commences à te défoncer, il faut s'intéresser à ce que tu fais, te renseigner : quel est le produit, quels sont les risques, etc. Ta descente ne se passe pas bien et tu veux savoir pourquoi ? Viens nous voir ».
On espère que le message est passé.

