“Salut à toi ô mon frère” : l’adieu politique et rempli d’amour à Fred Navarro

Morgan Crochet

La commu a rendu hommage à Fred Navarro, ancien président d’Act-Up Paris, ce mercredi 3 mars au cimetière du Père Lachaise, à Paris. La cérémonie a été marquée par de nombreuses prises de parole. 

« Ah, que la vie est belle, soudain elle éblouit, comme un battement d'ailes, d'oiseau de paradis.» Célébrer la vie le jour de ses adieux, cela aussi il l’aura rendu possible. Ce mercredi 5 mars, sous les mosaïques bleutées du crématorium-columbarium du cimetière du Père Lachaise, à Paris, les proches de Fred Navarro, président d’Act Up-Paris de 2011 à 2013, lui ont rendu un hommage politique et rempli d’amour.

Rires, larmes et poings levés

La salle, bien que gigantesque, était pleine. Sur les côtés, nous sommes nombreux à nous tenir debout, face aux amis qui se relaient au pupitre pour dépeindre avec émotion un homme romantique et courageux, engagé auprès des séropositifs, mais aussi des sans-papiers et des nombreuses minorités damnées d’un monde qui ne l’aura pas épargné lui non plus. Elsa, Drass, Manue, Kassamba… Les visages du quotidien, ceux sur qui il pouvait compter, évoque sa façon d’être parmi les autres, délicate et généreuse, et ses combats… évidemment. 

Devant l’assemblée, à qui la consigne avait été donnée de porter le deuil en paillettes, la douleur de Florence Thunes, directrice générale du Sidaction, dont la voix peine à contenir les sanglots ; la colère politique de Jérôme Martin, lui aussi ancien président d’Act Up-Paris, au moment de rappeler que Fred Navarro vivait avec l’AAH (allocation aux adultes handicapés) en dessous du seuil de pauvreté, et « qu’il est mort victime du validisme d’État », indifférent à son sort « au moment où la république rend hommage à un néonazi » ; l’énergie réconfortante de Mimi Aum Neko, présidente d’Acceptess-T, dont le discours improvisé et adressé au défunt suscite les premiers applaudissements au moment de rappeler la solidarité du militant avec les travailleur·ses du sexe, et ses affinités politiques : « On sait tous que tu votais Mélenchon, et on sait qu’il y a des traîtres ici. Mais c’est pas grave, vous avez bien fait de venir ! » ; le très beau geste des Amis du Patchwork des noms, auprès de qui Fred venait de terminer celui, déployé lors de la cérémonie, de son compagnon Christian Charpentier, mort du sida en 2010. 

Bénédiction et dernier adieu

« Quand nous chanterons le temps des cerises, et gai rossignol, et merle moqueur seront tous en fête. Les belles auront la folie en tête, et les amoureux du soleil au cœur. Quand nous chanterons le temps des cerises,  sifflera bien mieux le merle moqueur », entonne ensuite, a cappella, sœur Rose de Paname dans un silence propice au recueillement. Deux autres Sœurs de la perpétuelle indulgence, Turlutecia et Maria-Cullass, bénissent à ses côtés le cercueil avec « un bouquet d’encens » qui, passant de main en main, et de bouche en bouche, remplit l’espace d’un doux parfum sucré. 

Des applaudissements et des cris retentissent un bref instant plus tard, durant la minute de silence transformée en ovation, happening où furent scandés en rythme des slogans que connaissait bien Fred Navarro. « Ahhhah ! Anti, anticapitaliste, Ahhhah ! », « Le sida c'est la guerre ! Séropos en colère ! », « Siamo Tutti antifascisti !» résonnent dans la salle, au cœur d’un Paris silencieux dévolu au repos des morts. 

Puis vient le temps de l’adieu. En musique cette fois. Ah que la vie est belle, chanté par Brigitte Fontaine,  J’veux du soleil du groupe Au p’tit bonheur, La Jeunesse emmerde le Front national et Salut à toi, de Bérurier noir. C’est sur ce dernier morceau que tous saluent une dernière fois le frère, l’ami, le compagnon de route. Dans l’assemblée de bombers et de keffieh, les poings se lèvent face au “A” cerclé tracé à la hâte sur le cercueil qui disparaît. “Bonjour, je suis la directrice adjointe de crématorium-columbarium et je vous rappelle qu’il est interdit de brûler ou de fumer du cannabis ici ! Il est interdit…” vocifère l’employée, alors que nous nous dirigeons désormais vers la sortie, laissant dernière nous la lumière perçant à travers les vitraux de la coupole pour rejoindre l’extérieur. Une femme, avec qui j’échangeai un sourire, me prend la main, en larmes, avant de disparaître. 

Dehors, il fait beau. Incroyablement beau. C’est à coup sûr la plus belle journée de cet hiver au ciel bas, blanchâtre, comme Paris les aime tant. J’ai ôté ma chemise pour la tenir à la main. J’aperçois Arlindo Constantino, Hélène Hazera, Giovanna Rincon, Christine Rougemont, Tim Madesclaire, ou encore Christophe Martet avec qui nous marchons, Mickaël Tempête et moi, jusqu’aux patchworks disposés sur le parvis. Le cortège que nous devions initialement former jusqu’aux locaux d’Act Up n’aura pas lieu. Peu importe. Adieu l’ami. « Ah, que la vie est belle, soudain elle éblouit, comme un battement d'ailes, d'oiseau de paradis ».

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